
Au premier coup d’oeil, la pochette de l’album fait peur. Au second, elle intrigue, et au troisième elle fascine. La tête rejetée en arrière, le masque mortuaire, les yeux caves, les mains tordues… cette image a quelque chose d’obsédant, d’attirant et de repoussant à la fois. Alors pour éclaircir le mystère, une petite recherche sur google s’impose, et nous révèle que le personnage photographié se nomme Kazuo Ohno, danseur japonais aujourd’hui âgé de 102 ans. (La photographie date de 1977.) Pour en savoir un petit peu plus sur l’art pratiqué par ce monsieur, voir par ici [en] ou par là [fr]. Bref, toujours est-il que l’album The Crying Light est dédié à Kazuo Ohno, d’où sa présence sur la pochette. Voyez plutôt en quels termes Antony nous parle de son mentor : “In performance I watched him cast a circle of light upon the stage, and step into that circle, and reveal the dreams and reveries of his heart. He seemed to dance in the eye of something mysterious and creative; with every gesture he embodied the child and the feminine divine. He’s kind of like my art parent.” C’est beau, non ?
A part ça, The Crying Light est aussi le troisième album d’Antony & the Johnsons, groupe new-yorkais fondé à la fin des années 1990. Ce collectif est surtout, comme son nom l’indique, l’espace d’expression d’Antony Hegarty (alors pourquoi The Johnsons, mystère et boule de gomme). Le bonhomme y entoure son chant androgyne et grelottant de choeurs, claviers, violoncelle solo, orchestre philharmonique tout entier (cordes, bois, cuivres, harpe, la totale quoi), quelques guitares anecdotiques, et puis merci mais on se passera le plus souvent de section rythmique.
Le mot qui convient le mieux pour qualifier cette nouvelle mouture ? Ferveur. Et d’ailleurs, n’est-ce pas exactement ce qui se dégage de cette photo de Kazuo Ohno ? La ferveur de l’homme tout entier voué à son art, voilà. Tout est incroyablement vibrant dans cet album, de son titre à son artwork, en passant par les harmonies et bien sûr la voix, qui tremblote presque par moments. Un album drapé dignement dans sa mélancolie jamais dépressive, illuminé par des solos de violoncelle frissonnants, des envolées de flûte aériennes, des vagues de violons qui vous arrachent le coeur aussi facilement qu’un vieux bout de coquillage oublié sur le rivage. Ou la démonstration parfaite, éclatante, lumineuse, de la puissance suggestive d’un orchestre classique lorsqu’il est utilisé à bon escient dans des compositions “populaires” (mot détestable – ou plutôt rendu détestable par la connotation péjorative qui lui colle à la peau – mais que j’utilise quand même, faute de mieux.)
Alors bien sûr, comme souvent dans ce type d’albums contemplatifs et à fleur de peau, tous les titres n’atteignent pas la même ampleur, ni la même intensité. Mais quand ils en atteignent les sommets, c’est tout simplement à en pleurer de bonheur.
La preuve ? Sortez les mouchoirs et écoutez-moi ça :
Découvrez Antony & The Johnsons!
Antony & the Johnsons – The Crying Light
Sorti le 19/01/2009
Label : Secretly Canadian
Bonus : vous vous demandez quelle étiquette apposer à la musique d’Antony & the Johnsons ? Moi aussi. Wikipedia, dans sa grande sagesse, nous offre la réponse sur un plateau : Chamber Pop et Dark Cabaret. Mais ne coupons pas les cheveux en quatre : tout ça, c’est rien que du baroque ‘n’ roll.
Mots-clefs : Baroque 'n' roll, CD

