Lettre à un cynique

Il y a des sujets de conversation qui vous tombent sur la tête comme ça, sans prévenir, vous pensez que vous allez discourir en long en large et en travers sur la pluie, le beau temps, la crise et les derniers potins, et puis finalement non, vous vous prenez un sujet de discussion très sérieux en pleine poire, après une dure journée de travail et sans être préparé psychologiquement. C’est rude. Mais c’est bien. Les gens qui vous font réfléchir, ça court pas les rues, alors on ne va pas se dérober quand l’occasion se présente d’en affronter un. (Inutile de préciser que j’ai perdu par KO.)

Donc, depuis, je gamberge. Le sujet est tellement vaste que de toute façon, on pourrait en parler pendant des heures sans tourner en rond ni sortir du labyrinthe. Limite un peu vain. Alors j’ai décidé de prendre la question par le petit bout de la lorgnette. Par l’individuel, le quotidien, les gens qu’on croise dans la rue ou devant chez soi. J’ai regardé les gens, comme on m’a dit de le faire. Mais j’ai décidé de les regarder avec le sourire. Sans a priori. J’ai vu des gens me rendre mon sourire. J’ai vu une personne me couper la route par inadvertance et s’excuser avec un geste de sympathie. Par excès de zèle, j’ai accordé un regard un peu trop appuyé à un type qui s’est empressé de croire qu’il pouvait obtenir de moi tout et n’importe quoi. Mais j’ai aussi remarqué qu’il n’a pas insisté quand il a compris qu’il s’était trompé. J’ai vu des gens discuter et rire. J’ai vu des gens fatigués d’une journée qui, dans la plupart des cas, n’a pas dû être très marrante. J’ai vu des jeunes qui m’empêchaient de passer à la sortie de la gare et qui se sont écartés avec un “pardon madame” on ne peut plus poli (j’aurais préféré “mademoiselle”, mais bon, on va pas chipoter). J’ai vu un film à grand spectacle dont la trame de base est l’histoire d’un jeune homme qui, pour avoir souffert ce que personne ne devrait souffrir, a basculé du mauvais côté, du côté des méchants. Peut-être que j’ai eu de la chance, ce soir. Peut-être que je suis naïve, oui, sans doute. Mais peut-être aussi qu’on ne voit que ce qu’on veut voir. Que ce soit dans un sens, ou dans l’autre.

J’ai beaucoup pensé, retourné mes idées, je n’ai pas de réponse, je n’ai pas d’explication, pas de statistiques ni de preuves. De toute façon ce que l’on cherche à mesurer est inquantifiable. Le taux de “bien” dans l’être humain. Comme si c’était possible de mesurer ça dans l’absolu. Il y a trop de paramètres, trop d’inconnues, trop de choses qu’on ne sait pas, trop peu de choses dont on peut être certain. L’humanité est ce qu’elle est, avec ses dérives atroces, ses douleurs, ses plaies, et tout ce qu’on peut faire c’est essayer, individuellement, de ne pas aggraver son cas. De voir ce qu’il y a de bon, sans oublier ce qu’il y a de mauvais. Mais sans oublier qu’il y a du bon. Indubitablement.

C’est tellement à la mode, aujourd’hui, le cynisme (je parle de ce cynisme narquois qui vire au fatalisme jemenfoutiste, qui fait passer pour de l’esprit et de la désinvolture ce qui n’est que de l’égoïsme et de l’impuissance, et qui a priori n’est celui d’aucun de mes lecteurs, parce que je les choisis bien, mes lecteurs :) ). J’ai renoncé à ça, je crois. J’essaie d’abord de ressentir, ensuite de comprendre, et surtout, surtout, de ne pas m’arrêter au premier jugement. Vérifier les sources, chercher les failles, compatir, remettre en cause mon système de valeurs, ne rien prendre pour acquis. Enfin, j’essaie. Ca rend les choses très difficiles, parce que ça nécessite de passer 3 heures à réfléchir avant d’avoir un avis sur la moindre broutille. Et les gens qui n’ont pas d’avis, qui osent encore hésiter dans ce monde où tout le monde semble pétri de certitudes, où il faut avoir le mot percutant au bon moment, c’est pas intéressant, ça ne brille pas dans une conversation, bref, ça ennuie.

Je crois que j’ai changé, un peu. Je me suis un peu enniaisée avec l’âge. J’en avais tellement peur, et pourtant c’était inéluctable. Il faut grandir, c’est ce qu’ils disent tous, mais le pire c’est que c’est vrai. Mais oh, faut pas pousser mémé dans les orties, je reste lunatique et soupe au lait, je continue de râler envers et contre tout, je suis toujours aussi maniaque, intransigeante et non-diplomate. J’ai encore du chemin à faire. La bonne nouvelle, c’est que sauf imprévu, j’ai encore du temps. Plein de temps. J’espère être sur la bonne voie. J’espère ne devenir ni une illuminée, ni une cynique, ni une moralisatrice, j’espère que j’arriverai à défendre mes idées et mes opinions sans écraser celles des autres (comme j’ai pu le faire, déjà, et comme je le ferai sans doute encore). En gardant, si possible, les pieds sur terre, et la tête dans les nuages.

Ca fait très pieux, tout ça. Très sermon religieux. Je ne suis pas religieuse, je ne crois pas en dieu, ma seule religion est l’humanisme. Le respect de l’humain, dans toute sa complexité et toutes ses incohérences. Et toute sa fragilité.

Amen.

Oh, et puis zut. Les gens qui mâchonnent du chewing gum en face de moi dans le RER, ça me donne toujours autant des envies de meurtre.



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