Je voulais parler du Jeu de la mort, cette expérience adaptée de l’expérience de Milgram. Pour ça, j’ai lu les journaux, le bouquin de Christophe Nick L’expérience extrême, le dossier de Philosophie Magazine, celui d’Arret sur images, relu l’article Wikipedia sur Milgram, j’ai regardé le documentaire, et le débat qui suivait, et encore lu des blogs, et puis finalement, non. Je n’ai rien à dire. Tout a été dit, tout et son contraire, des choses intelligentes, des contresens, des banalités sans nom, des inepties, et beaucoup de jugements à l’emporte-pièce. J’ai beaucoup réfléchi, beaucoup pensé, je suis allée à la limite de la torture mentale, mais finalement je n’ai rien à restituer. Rien qui aurait un intérêt sur ce blog. Rien qui prendrait moins de 10 pages, et rien que quiconque aurait le courage de lire en entier. Alors si vous voulez savoir de quoi il s’agit, informez-vous. Ce sera encore le meilleur moyen de vous faire votre propre opinion sur le sujet. Mais de grâce, si vous le faites, ne le faites pas à moitié.
En ce qui me concerne, je vais me contenter de causer littérature. Littérature contemporaine étrangère, chilienne plus précisément.

Je n’ai pas lu tout Sepulveda. Je n’ai lu que son premier roman, Le vieux qui lisait des romans d’amour. Et peut-être aussi son roman le plus connu, Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler, mais je n’en suis plus très sûre. Et puis je viens de lire son dernier-né. L’ombre de ce que nous avons été. Un roman court et doux, pluvieux et mélancolique. Si ce roman était un être humain, ce serait un vieux monsieur assis, qui regarde le monde se (dé)construire chaque jour un peu plus sans lui, sans jamais se départir d’un petit sourire nostalgique, comme perdu dans des souvenirs d’une vie lointaine et révolue. La mémoire et le poids de l’Histoire sont au centre du roman, dont on ne peut sans doute réellement saisir le sens qu’en étant parfaitement au fait de l’histoire du Chili de ces 50 dernières années. (Ce n’est pas mon cas.) Sepulveda brosse avec douceur les portraits de ces anciens militants communistes qui ont vu leurs idéologies s’effondrer, qui pour certains ont subi l’exil, et qui de retour au pays n’ont plus rien reconnu. L’Histoire par un tout petit bout de lorgnette, l’Histoire avec un grand H et son influence écrasante sur de petites histoires ordinaires d’hommes ordinaires. Ce qui lie les quatre protagonistes, on ne l’apprendra que petit à petit, entre deux digressions sur les poulets (ceux qui se mangent et ceux en uniformes), une scène de ménage dont un tourne-disque et un mystérieux inconnu ne sortiront pas indemnes, des souvenirs décousus, et une pluie battante qui détrempe les rues de Santiago. Au milieu de tout ça, un échange d’e-mails drôle, émouvant, un brin pathétique, ou peut-être burlesque. Sepulveda semble s’amuser à faire jaillir le cocasse et l’inattendu à chaque coin de rue.
L’auteur aime ses personnages, et nous les fait aimer. Le récit résonne de métaphores étranges, d’une écriture poétique et tendre qui ne cache pas plus l’amertume qu’elle n’enjolive le passé. Ces “gueules cassées” de l’histoire, ces vieillards dépassés par leur temps se raccrochent comme ils peuvent à leur existence présente, oscillant entre leurs désirs de fuite et d’affrontement, entre espoir et renoncement, entre la flamme militante toujours vive et le souvenir d’amères désillusions. Le livre n’est pas triste. “J’ai horreur de la mélancolie depuis que j’ai lu la définition de Victor Hugo : La mélancolie c’est le bonheur d’être triste“, déclare l’auteur. Pourtant, la mélancolie n’est jamais bien loin. Elle est simplement zébrée par une multitude de rayons de soleil salvateurs, de grands sourires que déclenchent les événements inattendus et les rebondissements improbables dont Sepulveda a le secret.
Pour aller plus loin : lire la critique de Mélanie Carpentier sur Evene, d’une justesse et d’une concision exemplaires, et pourquoi pas l’interview de Sepulveda.


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